Lireetdire

14 septembre 2014

Un jour, en vacances… (nouvelle)

Publié par lireetdire dans Nouvelle

L’œil s’ouvre. Allégresse, jour de pluie. Allégresse, de cette vie qui naît. Allégresse, comme d’un espoir qui revit. Celle du dernier souffle. L’occasion de boucler la boucle. Tuer les clichés, métaphores usées jusqu’en leurs racines. Tuer les images qui collent à la peau, sans produit, sans artifice, sans autre savon que le jour nouveau. Jour qui lave, comme une pluie battante et torrentielle, sur le toit de la maison. Qui lave tout. Qui lave rien. Rien. Rien. La tête percutée goutte à goutte sent à nouveau qu’elle vibre, tel un cœur tournoyant dans les airs un jour sans vent. De quoi s’accrocher à un vers. Lampée de café, boisson princière. Une autre époque. L’esprit divague entre les mots, le rythme est saccadé, métronomiquement irrégulier. Sans sens, tout en sentant. Portes, fenêtres ouvertes, l’air circule et caresse les quelques meubles présents qui habitent la pièce le reste du temps. Ces instants où le corps n’est pas là, durant lesquels la bâtisse palpite sans que personne n’amortisse ces secousses vitales. Pour ce qui est de l’esprit et du cœur, c’est autre chose. Des besoins de créer. Crier. C’est tellement proche en bouche. La création est un cri silencieux qui vient se mourir dans l’affect du réceptacle, pétale de fleur printanière qui descend en sifflotant, ou glaire informe propulsé jusqu’à la face du monde dans un souffle vengeur, cette bile noire, que l’habile voile des mots habille d’un style charmeur. L’attrait de l’obscur. Ce jour de pluie. En plein été. La finitude des êtres face à la nature, question d’échelle. Si peu de choses, un instant, une poussière. Question d’échelle.

 

 

Un regard vers la vallée embrasse la vie, la grande, celle qui perdure après l’être, qui le reçoit, l’accueille, le nourrit, insuffle en chaque instant ses vibrations primitives. Quelques journaux de la semaine trainent, pour seul signe de vie humaine. Des cahiers griffonnés, remplis d’on ne sait quoi, insignifiants, invisibles. Des instants captés, qui ne revivent  plus, figés comme les marques d’un passé. On s’y replonge parfois, à la recherche de fulgurances, voyages de l’esprit. Rien de plus. Univers de mots. Univers de papiers. Univers de bruits. Une vie. Une vie ordinaire, ou presque. Une enfance normale, ou presque. On n’est jamais très loin, toujours un peu trop. Si peu, aussi. La norme. La marge. La marge est grande, elle est la vie. C’est écrit dans la marge, il suffit de la lire. La dire n’est rien, la vivre tout. Dans cette marge on y a mis des conseils rarement lus, comme des trésors enfouis dans les profondeurs d’un océan que chaque jour on traverse les yeux clos. Progresser, vers quoi ? Tendre vers quoi ? Si peu, et à la fois tant. Une vie. Humaine. Rien de plus. Le vent puissant, la pluie battante, les branches haletantes, les feuilles offrent un concert grandiose, un vacarme sans nom, cacophonie à capturer. Les sens humains sont pauvres, limités, perdus dans cette immensité. La ville a tué l’ouïe, mis des œillères à la vue, assassiné le goût, sali le toucher, falsifié l’odorat. L’Etre est devenu le Posséder, l’Avoir, lui même possédé par ses désirs irrémédiables. Le vent souffle et caresse, comme un rappel. Ailleurs. Loin. Recentrage. Des espaces à dévorer, de grands espaces. Dévorer, des yeux, dévorer, à pleines enjambées, dévorer. Vite. Sortir. La pluie ? Vivre.

 

 

Le souffle se fait court, le corps se crispe, les yeux avalent, l’esprit cavale. Rejoindre le sommet. S’offrir l’éternité l’espace de quelques secondes. La découverte. Ailleurs. La pluie ruisselle, l’étoffe est trempée. La vie grouille, la pluie, les grenouilles, les clichés, mais pas que. Un oiseau passe. Marche sereine vers le sommet, à chaque pas, on expire, jusqu’au dernier. L’accepter, marcher, vivre, vivre avec, puis vivre sans. Enfin, Vivre.  La destination, la fin du film, la dernière page importent peu, elles sont connues, à défaut d’être comprises. Le point final. Y a-t-il une suite ? Quelle importance ? L’ascension vaut toutes les victoires quand la descente vaut tous les enfers ici bas. La conscience de la chute alors qu’on gravit, là est l’équilibre, peut-être. Siffler quelques notes, dont la portée semble compromise par l’eau qui désormais s’abat en trombe. En altitude, lorsque le ciel se fait clément, les sons portent différemment, se perdent parfois en parcourant l’immensité qui s’offre à l’œil, d’autres fois reviennent, paraît-il.

Le corps s’alourdit de pluie à mesure que l’âme s’allège, se détache, lâchant prise. En cet instant il est impossible de distinguer si la moindre larme coule. Là non plus n’est pas l’important. Le corps souffre. Le corps vit. Il murmure la douleur en des lieux rarement sollicités. Le goût de l’effort. Pas pour produire plus, pas pour gagner plus, juste pour voir, comme un jeu, juste pour voir. Juste pour vivre. Jouer. Jouir. Aller voir un peu plus loin. Lever la tête, l’œil rivé sur le sommet, sombre et majestueux, trônant au milieu des nuages qui crèvent à déverser tant de larmes sur un peuple de sécheresses, invisible. Les odeurs gorgées d’eau gagnent en intensité. Ou c’est peut-être l’odorat qui revient peu à peu. Qui sait ? La pente se fait de plus en plus raide, ou bien c’est ce corps qui fatigue. Les pas se font plus lents. La cime est proche, plus que quelques-uns. Se délecter, instant douloureusement précieux qui accouchera d’une vue onirique. Ciel bleu, soleil de plomb. En dessous, les nuages.

 

 

De l’eau bout dans une casserole, sur un étendoir les fripes  dégorgent et frappent en rythme le carrelage de la cuisine. La brume matinale et ses rideaux pluvieux cèdent leur place à la lumière de midi. A quelques pas de la gazinière on aperçoit quelques œuvres, comme des orphelins. Certaines sont de vieilles dames, mais il n’y a pas d’âge pour être adopté, encore moins pour les œuvres que pour les êtres. On peut aimer une œuvre comme on aime un être, peut-être davantage. L’œuvre parle. Elle n’écoute pas. Personne. La logique veut ça. Elle enchante. Elle terrorise. En quelque sens que ce soit, elle bouleverse. L’art et la nature, le faussaire et l’artisan. La sonnerie d’une minuterie retentit. Les pâtes fraîches sont cuites. La montagne parle, ressource, recentre, aussi certainement que la montagne creuse l’estomac.

 

 

La vallée est là, majestueuse, à portée d’œil. Calme plat. L’influence de l’environnement. La ville et ses fracas résonnent au loin, dans un coin de l’esprit, comme pour mieux se délecter en cet instant. Repu. Un transat. Les cloches de l’église du village voisin sonnent 15 heures. L’œil se ferme. La narine frémit. L’épiderme se met en branle et réagit à chaque caresse.

 

 

La lumière baisse en intensité. Un nuage massif couvre alors l’astre de vie. Il fait frais. Se réchauffer. Faire vibrer ce corps. Le faire résonner. En apnée dans le monde des mots, l’univers des idées, une galaxie de possibles. Lire, écrire. Qu’importe. Que ça palpite. Que ça libère. Que ça rassure. Que ça évade. Que ça pleuve. Que ça vente. Que ça garde intacte cette fraîcheur d’une fin de journée, d’une fin d’été. Prendre un stylo. L’acte en lui-même n’est pas d’une grande difficulté, l’acte en soi ébranle tout. Ecrire ce qu’on ne peut dire ? Alors pourquoi l’écrire ? Et si on tombait dessus ? Être nu, aux yeux de l’autre ? Pourvu qu’au moins il y ait un brin de soleil, que le corps se réchauffe. Le mot, le premier, prend, lui, corps dans un souffle, le premier d’une longue série, le dernier, peut-être. Raconter ? Faire sentir ? Informer ? Militer ? Témoigner ? Esthétiser ? Simplement écrire. L’esprit qui pêche les mots à la recherche du gros poisson se fourvoie. La première phrase est le rail qui impose une direction, libre à la main qui guide la plume d’aller où bon lui semblera. La première phrase est là : « Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres.» Un genre de début In medias res. Les ingrédients sont là, jetés sur le plan de travail quadrillé. La femme, l’immensité, les profondeurs de l’être, l’écriture, l’objet trace de vie. Un chantier.

 

 

Déchargé de ses habitudes, déconnecté de son panorama, l’être n’est alors peut-être plus que sens. Les repères sont à construire, à inventer, à dessiner. L’étendue des possibles excède l’existence humaine. Advienne que pourra. Les mots glissent sur la feuille. La main vibre, le coude s’agite, les dents s’agrippent à la lèvre inférieure tandis que le pied bat la mesure. L’existence entière est focalisée sur cet espace à faire vivre. L’œil est fixe, l’esprit danse, les doigts courent, les mots se percutent. Vacarme. La nuit, sans prévenir, est tombée.

 

 

Lumière artificielle. Quelques nocturnes valsent autour. Le stylo poursuit sa course endiablée, bénie de l’instant. Qu’importe après. La réception, la critique, laisser cela à ceux qui n’écrivent pas. Les autres n’ont pas le temps. Les autres vivent. L’autre. Son désir. Ses attentes. Plaire ? Etre en phase ? Les goûts. Les couleurs. Les perceptions. Ecrire pour soi. Vibrer. Livrer. Ecrire pour soi. Le plaisir. Le jeu. La dépense improductive. Ecrire pour l’autre, aussi. Mais sans rien attendre. « La mer, l’amour. Alors il hurlait la montagne, la solitude, intérieurement, tout bas, comme pour ne pas l’extirper de ce moment d’idylle. On peut être bête par amour de l’autre, mais bien pire par amour de soi ». Entre parenthèses. Ce ne sera peut-être pas pour ce soir. Alors les cordes vocales vibrent à en percer le silence nocturne de la pièce et laissent échapper des sons, des mots, des phrases. Dire. Faire vivre les lignes mélodiques d’un passage, emplir l’espace du gueuloir à en faire craquer les meubles sous la pression. Apprécier le silence. Le peser. Le tenir à bout de bras, au-dessus du vide. Un sourire. L’osmose… un peu plus loin.

 

 

Les chaussures en-dessous du radiateur sont encore un peu humides. Ciel dégagé, la lune inonde la vue de son obscure lumière. Marcher, encore, vider ce corps de ce qui lui reste d’énergie. La nuit habille chaque arbre différemment, se joue de l’œil à chaque regard, nourrit l’imaginaire enfantin. On y croise de presque bonshommes à l’allure menaçante et ridicule, frémit lorsque les feuilles bruissent, que les branches craquèlent. Qu’est-ce ici ? Le courant d’air anime ce soir, en cette fin du mois d’aout. Il n’est pas encore minuit, ce n’est pas encore la fin.

 

 

La cime est là, sous les pieds. Le ciel toujours intact est toujours plein de cette lune, pleine. Elle trône. Le paysage est le même que quelques heures plus tôt. Tout a changé finalement. D’autres lignes se dessinent à l’horizon. On ne baigne jamais l’œil deux fois dans le même océan visuel. La vérité ? Laquelle ? Un bourdonnement, tout proche de l’oreille, va et vient. Tant de questions, toujours la même réponse. Cette incertitude. Le flou. La complexité. Se faire éponge. S’abandonner. Au-dessus d’une feuille, au-dessous d’un arbre, à la merci d’un ciel qui dépasse l’entendement humain. Se tenir debout, là, blotti dans le vent qui balaie le sommet. S’abandonner. Au loin, de la vie ; ici, presque.

 

 

Allongé sur le sol. Une oreille que caressent les herbes sauvages, l’autre recueille chaque son qui naît, tendue vers l’astre céleste. L’épaule droite engourdie. Puis le froid gomme toute sensation. Ou c’est la fatigue. Le jour achève les dernières illusions dans l’obscurité, lorsque les enfants sont couchés. L’enfant est endormi depuis bien longtemps. Il est peut être l’heure de le réveiller. De le laisser s’émerveiller. Sentir. Courir. Loin des paradis artificiels. Loin des croyances profondes. Celles qui forgent l’être. Celles dont on hérite. Inverser la mécanique. Regarder en l’air. Sourire aux étoiles. Penser les belles choses. S’offrir à elles. Dire nos vérités. Les mettre en doute. Ecrire. Parcourir. Vider. Déposer. Il faudra aller au bout. Au bout de quoi ? Comment le savoir ? On dit qu’on le sent, quand ça approche. Ca rode. Puis les mots glissent encore et encore, traînent jusqu’à sembler faire du sur place. Il est bientôt l’heure, et l’endroit paraît bien choisi. Minuit.

 

 

La tête bascule. Tout le corps avec. L’œil se ferme. Le vent s’est tu. L’atmosphère, en un instant, comme celle d’un jeu, est solennelle. S’abandonner. Lâcher prise. Expirer. Une dernière fois. L’enfant rouvre les yeux. Je est mort.

 

 

J.Dessaint

7 octobre 2013

Le Gros Poisson

Publié par lireetdire dans Blablabla

Chef d’oeuvre du cinéma du début du 21ème siècle, « Big Fish », film de Tim Burton sorti en 2004, développe une esthétique de la merveille, tout en poésie. L’histoire d’un père et son fils. L’histoire d’une incompréhension, l’histoire de deux mondes incapables de se regarder sans se vomir. Edward Blum nous emmène dans un monde incroyable, peuplé de personnages hors-norme, du gentil géant aux siamoises venues d’Asie en passant par le farfelu Norther Winslow, un bien étrange poète-braqueur.

C’est là justement le point de rupture avec son fils William, gavé jusqu’à plus faim d’entendre depuis sa tendre enfance les fables de son père.

L’agonie de ce dernier sera l’occasion d’un dernier récit, d’une dernière rencontre entre les deux hommes.

Une oeuvre qui se joue de l’imaginaire, du réel, de la vérité, des mots, un délice.

 

J.Dessaint

7 octobre 2013

L’Art de la Guerre

Publié par lireetdire dans Lecture

Voltaire considérait que L’Encyclopédie était une oeuvre qui manquait de virulence, d’engagement.  C’est une des raisons qui le poussa à écrire et publier en 1764 son Dictionnaire Philosophique portatif , véritable arme de destruction massive. L’article « Guerre » en est un exemple édifiant.

« Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain. »

En une phrase, en quelques mots, Voltaire plante le décor et donne le la. D’un ton grinçant, plein d’ironie, l’auteur défigure la guerre, cautionnée par l’Eglise, toute puissante à cette époque. Usant du paradoxe et de l’antithèse dans un mouvement de va-et-vient systématique entre merveille et monstruosité, Voltaire fait violemment surgir l’absurde de ces affrontements. Cet article peut être vu comme une réécriture théorique du chapitre 3 de Candide , qui résume la guerre en un oxymore bien connu, la « boucherie héroïque ».

Un article virulent, puissamment efficace.

 

J.Dessaint

4 octobre 2013

Une Chambre à soi

Publié par lireetdire dans Lecture

Virginia Woolf, esprit lumineux de la première moitié du 20ème siècle, époque de bouleversements, nous livre, en toute honnêteté, à travers cet essai, sa vision des relations Femme/Roman. Un bien vaste programme…

Mère de la femme moderne, Woolf livre ici un exemple de ce qu’est le féminisme, bien loin des dérives actuelles de cette cause. Partant du constat qu’il existe bien peu d’auteurs féminins à cette époque (ainsi que lors des siècles précédents), elle dresse la liste des causes de ce fait, qui tiennent en deux points.

Avoir de l’argent et une chambre à soi.

Autonomie financière et espace de création, de libertés.

La chambre, lieu de rêveries, cadre dans lequel la pensée vit, tournoie, avant de se poser sur la feuille, antre de l’animal à plume. L’émancipation à travers la création, comme cri de l’existence. Woolf hurle, rit, nous fait rire, tout en subtilité. Sa pensée est fulgurante, ses mots, légers, pèsent.

Une magicienne du verbe, à dévorer.

 

J.Dessaint

22 septembre 2013

Du rap au programme?

Publié par lireetdire dans Blablabla

Il m’est arrivé souvent ces dernières années de travailler avec mes classes sur des textes de rap, étant moi même passionné par la culture hiphop. Enorme frayeur cependant lorsque j’ai ouvert le nouveau manuel de français que j’utilise cette année en classe de 1ère… Horreur même, devrais-je dire! Un texte de la Fouine… Au-delà de considérations esthétiques relevant de goûts personnels, voilà en quelques lignes le pourquoi de cette réaction.

Littéraire de formation, je considère que mon travail d’enseignant de Lettres est d’amener les élèves à se confronter à des textes littéraires, enrichissant ainsi leur réflexion par le dialogue avec la pensée des auteurs qu’ils découvrent, textes que nous abordons ensemble, comme on le fait d’un navire, comme des pirates à la recherche de trésors. Nous pillons les oeuvres et enrichissons nos esprits. C’est là qu’il me devient impossible de concevoir l’étude de ce texte, cause du malaise. D’une extrême pauvreté, n’étant pas même le lieu d’une quelconque littérarité, je ne vois pas comment il est possible d’utiliser ce genre de support…

Pour exemple, voici quelques productions d’artistes rap que  j’aime faire découvrir à mes élèves : « Sac de sucre » de Casey (lorsque j’aborde la thématique de l’esclavage en littérature); certains textes de Médine (Du Panshir à Harlem par exemple) m’ont paru pertinents de même, tant dans ce qu’ils racontent que dans l’esthétique qu’ils développent. Esthétique profondément littéraire que l’on retrouve, puissante, sous la plume d’Hamé (du groupe La Rumeur) au fil de son excellent article « Insécurité sous la plume d’un barbare », à l’origine de nombreux procès (série de procès dont Hamé est, par ailleurs, ressorti vainqueur). Juste pour vous donner quelques exemples… et il y en a bien d’autres!

Respectons nos cerveaux, soyons exigeants.

J.Dessaint

22 septembre 2013

Variations autour du mythe de Barbe bleue, relecture et réécriture.

Publié par lireetdire dans Lecture

Septembre 2012 Amélie Nothomb sort son nouveau roman, et ceci comme à chaque rentrée littéraire. Quelle ne fût pas à cette époque ma surprise de découvrir ce titre, original : Barbe bleue. Titre qui évoque bien évidemment le fameux conte.

Revenons quelques minutes sur ce conte et ce qu’il dit de la société de son époque.

Perrault, à travers son récit, renvoie clairement à une vision mysogine, symptomatique de la condition féminine du 17ème.

En effet, la femme de Barbe bleue est totalement incapable dans cette histoire de ne pas céder à la curiosité, alors que celle-ci connaît pertinemment les risques encourus. Menacée de mort par cet homme, qui, au-delà de sa cruauté et de son intransigeance, nous est présenté auparavant comme un personnage riche et généreux, celle-ci ne doit son salut qu’à l’intervention de ses frères, chevaliers, figures masculines érigées en sauveurs providentiels, quand la sœur Anne n’est qu’une excroissance de la femme de Barbe bleue, se faisant bouche et yeux de cette dernière. Les deux morales qui s’ajoutent au récit avancent tantôt le fait  que la femme, curieuse donc faible, est bien bête de céder à ce pêché, tantôt celui que l’homme n’est plus maître chez lui, ce que semble regretter l’auteur. Deux visions positives et pas manichéennes pour un sou (ironie, je précise … ).

Des siècles plus tard, Nothomb réécrit ce conte, lui donnant selon moi la dimension de mythe.

Le style fourni et dense, les longues périodes du récit, les descriptions du conte de Perrault laissent place dans le roman de Nothomb au dialogue, mené d’une main de maître par l’auteur, qui met en place une tension narrative propre à toucher le lecteur du 21ème siècle, dont les attentes sont bien loin de celles du 17ème (les sociétés sont différentes, les codes littéraires le sont, à l’image des sociétés).

Nothomb, à travers le personnage de Saturnine,  nous présente une femme aux antipodes de celle de Barbe bleue, l’auteur évitant au passage de tomber dans une généralisation facile et lacunaire, grâce à la présence dans l’histoire des colocataires, disparues avant que ne commence le roman. En effet, la curiosité féminine n’est ainsi pas niée, cependant elle connaît ici une exception, et pas des moindres. En outre, Don Elmirio, double de Barbe bleue, ne se montre-t-il pas curieux lui aussi, lorsqu’il se heurte à l’indifférence de Saturnine? Cette dernière ne devra d’ailleurs son salut qu’à sa propre ingéniosité et son œil avisé, sa compréhension des événements, ce qui encore une fois l’oppose à la femme chez Perrault, placée dans une relation de dépendance à l’homme.

Nothomb reprend dans cette histoire le cadre, de façon évidente, se permettant l’exquis contrepied de ne mentionner qu’une fois le nom de Barbe bleue : en couverture ; et d’offrir à la femme un prénom, une identité, une dignité, faisant de Saturnine une véritable héroïne, un individu à part entière, aussi étrange puisse-t-elle paraître.

 

Une relecture, une réinterprétation, une réécriture qui nous donne une lecture différente du monde à partir d’un récit imaginaire, universellement transposable.

Si ce n’est pas un mythe…

J.Dessaint

5 août 2013

Docteur Gary et Mister Ajar

Publié par lireetdire dans Les petites histoires

Au rayon des petites (grandes ?) histoires croustillantes de la littérature, celle de Romain Gary tient à mes yeux une place toute particulière, aux côtés de messieurs Rimbaud, Baudelaire, Genet, mesdames Duras, Woolf… et j’en passe.

Romain Gary est un auteur reconnu du 20ème siècle. Son oeuvre Les Racines du ciel lui confère le titre de prix Goncourt 1956. Avec le temps et ses modes, il devient, dans les années 70, un auteur décrié, sur le déclin selon certains critiques. Les mêmes qui mettent sur un piédestal un certain Emile Ajar, un nouvel auteur pétri de talent, qui signe son premier roman La vie devant soi, en 1975. Un roman puissant, une première oeuvre remarquable, et remarquée. Ajar obtient, avec ce chef d’oeuvre acclamé par la critique, le Goncourt, rejoignant au palmarès son contemporain, son ainé, Romain Gary.

En réalité, Emile Ajar et Romain Gary sont une seule et même personne, la stratégie mise en place par Gary a fonctionné à merveille. Les critiques n’ont alors plus qu’à manger leur feuille…

Avec La vie devant soi, Romain Gary remporte donc, pour la seconde fois, le prix Goncourt. Une exception, un fait unique, impossible.

De l’art de répondre à la dictature intellectuelle débile au sens premier du terme. La grande classe ce monsieur Gary.

J. Dessaint

5 août 2013

Qu’est-ce que l’école ?

Publié par lireetdire dans Blablabla

Lieu de vie, de rencontres humaines, de partages, mais aussi de violences, l’école me dis-je est à l’image de la société. On y trouve de tout, mais chacun y apporte ce qu’il a. Je fais pour ma part au mieux pour y apporter ce que nous avons tous de plus précieux, moi comme vous, ma personne, avec ce que cela implique.

Certains trouveront cela niais mais un sentiment d’être utile m’anime depuis mes premières heures de classe de l’autre côté du bureau, flanqué de sa chaise que j’aime à laisser vide des heures durant.

Je ne fais donc que rendre à l’école ce qu’elle m’offre en donnant le meilleur de moi-même, conscient de mes forces, mais aussi de mes faiblesses.

J.Dessaint

5 août 2013

Lireetdire, pourquoi?

Publié par lireetdire dans Blablabla

Enseignant de lettres et d’histoire géographie depuis 5 ans, j’ai en fait passé ma vie au milieu des mots. J’ai comme grandi en les ingurgitant, d’un insatiable appétit, dans la rue, à la télévision, dans les livres, nourri de sons et de signes, omniprésents, omnipotents.

Le langage et sa puissance créatrice m’ont toujours fasciné. Cette page se veut un réservoir de pensées, de mots, avec pour toile de fond le métier que je chéris tant, à travers toutes ses complexités, mais aussi tous ses trésors.

 

J.Dessaint

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